Le Modèle Kamba de Souveraineté et de Valorisation Minière : repenser la manière dont le Congo négocie ses minerais
De l’extraction à la création de richesse nationale : une nouvelle grille d’analyse des accords miniers
Par Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales
La République démocratique du Congo possède certaines des ressources minérales les plus importantes au monde. Pourtant, une question fondamentale demeure : comment transformer cette richesse géologique exceptionnelle en richesse économique, industrielle, technologique et stratégique durable pour la nation congolaise ?
Le problème n’est pas seulement de savoir combien de minerais le Congo possède ou combien un investisseur est disposé à investir. Il faut désormais poser une question plus importante : quelle valeur réelle chaque accord minier crée-t-il pour le Congo et pour les générations futures ?
C’est pour contribuer à répondre à cette interrogation que je propose le Modèle Kamba de Souveraineté et de Valorisation Minière (MK-SVM).
Ce modèle constitue une grille d’analyse et d’aide à la décision destinée à examiner l’ensemble du processus minier, depuis la connaissance de la ressource jusqu’à l’utilisation des revenus qu’elle génère.
Son principe central est simple :
Un accord minier ne devrait être considéré comme véritablement avantageux que lorsque l’exploitation d’une ressource nationale produit une valeur souveraine, économique, industrielle, sociale et stratégique mesurable pour le pays.
Sortir d’une vision limitée de l’accord minier
Pendant longtemps, l’évaluation d’un investissement minier s’est principalement concentrée sur quelques éléments : le montant investi, les emplois annoncés, les taxes, les royalties et les volumes de production.
Ces éléments restent importants. Mais ils ne suffisent plus.
Dans une économie mondiale où les minerais critiques occupent une place croissante dans les chaînes de valeur industrielles, énergétiques, numériques et technologiques, un pays riche en ressources doit également considérer la transformation locale, les infrastructures, le transfert de technologie, la formation de sa population, l’accès aux marchés internationaux et la valeur géopolitique de ses ressources.
Deux accords portant sur le même minerai peuvent ainsi avoir des conséquences radicalement différentes.
Un investisseur peut proposer un montant financier considérable tout en exportant l’essentiel du minerai à l’état brut ou faiblement transformé.
Un autre peut proposer un investissement initial moins spectaculaire, mais construire une usine de transformation, contribuer à la production énergétique, former des ingénieurs congolais, développer des infrastructures et intégrer le Congo dans une chaîne industrielle internationale.
Le deuxième accord pourrait, à long terme, produire beaucoup plus de valeur nationale que le premier.
Le MK-SVM vise précisément à permettre cette comparaison.
Les dix étapes du Modèle Kamba
Le modèle repose sur une chaîne de dix fonctions :
Connaître → Classifier → Valoriser → Qualifier → Négocier → Contractualiser → Transformer → Tracer → Auditer → Réinvestir.
- Connaître
Un État ne peut correctement négocier une ressource dont il ne connaît pas suffisamment la valeur.
La première souveraineté minière est donc une souveraineté de la connaissance.
Cela suppose de renforcer les capacités géologiques nationales afin de connaître les réserves, la qualité des minerais, leur localisation, leurs coûts potentiels d’exploitation ainsi que leur importance stratégique.
- Classifier
Tous les minerais ne doivent pas nécessairement être considérés de la même manière.
Certains possèdent une importance commerciale. D’autres peuvent être critiques ou stratégiques en raison de leur rôle dans l’énergie, la défense, le numérique, les infrastructures ou les technologies du futur.
Cette classification doit influencer la manière dont l’État négocie leur exploitation.
- Valoriser
Avant de négocier avec un investisseur, il faut disposer d’une estimation indépendante de la valeur économique et stratégique du projet.
La valorisation ne devrait pas seulement considérer ce qui se trouve sous terre, mais également ce que cette ressource pourrait devenir après transformation.
- Qualifier
Tous les investisseurs ne se valent pas.
Le modèle recommande d’examiner leur capacité financière, leur expérience technique, leur gouvernance, leur transparence, leur capacité à transférer des technologies et des compétences, mais également leur capacité à ouvrir des marchés aux produits congolais.
Il ne s’agit donc plus simplement de demander : « Combien apportez-vous ? »
Il faut également demander : « Qu’apportez-vous au développement à long terme du pays ? »
- Négocier
La négociation constitue le cœur du modèle.
Le MK-SVM propose que chaque accord soit évalué selon cinq retours fondamentaux pour la nation :
le retour fiscal, c’est-à-dire les recettes pour l’État ;
le retour industriel, notamment la transformation locale ;
le retour humain, à travers l’emploi, la formation et le développement de l’expertise congolaise ;
le retour infrastructurel, notamment l’énergie, les routes, les chemins de fer et les infrastructures industrielles ;
et le retour stratégique, comprenant la technologie, l’accès aux marchés et le positionnement international du pays.
L’objectif n’est donc plus simplement de vendre ou d’extraire une ressource, mais de négocier une multiplication de la valeur nationale.
De l’extraction à la transformation
L’une des idées centrales du Modèle Kamba est que l’extraction ne doit pas constituer la destination finale de la politique minière congolaise.
Le parcours recherché doit progressivement devenir :
Mine → Concentration → Raffinage → Transformation → Fabrication → Exportation à plus forte valeur ajoutée.
Chaque étape supplémentaire réalisée sur le territoire national représente potentiellement davantage d’emplois, de compétences, d’entreprises, de recettes fiscales et de valeur économique.
La question stratégique concernant le cobalt, le cuivre, le lithium ou d’autres minerais ne devrait donc plus être uniquement : combien pouvons-nous produire et exporter ?
Elle devrait également être :
quelle partie de la chaîne mondiale de valeur pouvons-nous progressivement installer au Congo ?
Tracer pour protéger la richesse nationale
La souveraineté minière suppose également de savoir ce qui est extrait, transporté, transformé, exporté et payé.
Le modèle propose donc le développement progressif d’un système intégré de traçabilité permettant de suivre les minerais stratégiques :
Mine → Transport → Transformation → Exportation → Acheteur → Paiement → Fiscalité → Recettes publiques.
Une telle architecture contribuerait à améliorer la transparence, à réduire les pertes et à mieux rapprocher les données de production, d’exportation et de recettes publiques.
Le Kamba Mineral Deal Score
L’une des innovations pratiques du modèle serait la création d’un Kamba Mineral Deal Score (KMDS).
Il s’agirait d’une grille permettant d’attribuer une note aux grands accords miniers avant leur validation ou lors de leur évaluation périodique.
La notation pourrait notamment considérer :
- le rendement fiscal pour l’État ;
- le niveau de transformation locale ;
- les infrastructures créées ;
- l’emploi et le contenu local ;
- le transfert technologique ;
- la protection environnementale et sociale ;
- la valeur géostratégique de l’accord ;
- la transparence et la gouvernance.
Ainsi, deux propositions concurrentes pourraient être comparées non seulement sur la base du montant financier annoncé, mais sur l’ensemble de la valeur qu’elles peuvent créer pour la République.
Le modèle deviendrait alors un véritable outil d’aide à la décision pour l’État, les institutions publiques et les négociateurs.
Transformer une richesse épuisable en richesse permanente
Le dernier principe du MK-SVM est peut-être le plus important.
Les minerais sont des ressources non renouvelables.
Une tonne de cuivre ou de cobalt extraite aujourd’hui ne pourra pas être extraite une deuxième fois demain.
Une partie significative de la richesse générée par ces ressources devrait donc être transformée en actifs capables de continuer à produire de la valeur après l’épuisement des gisements : électricité, infrastructures, industries, éducation, recherche, technologie, capital humain et diversification économique.
La véritable réussite d’une politique minière ne se mesure donc pas seulement au nombre de tonnes extraites.
Elle se mesure à ce qui restera dans le pays lorsque ces tonnes auront quitté le sous-sol congolais.
Les minerais comme instruments de puissance
La RDC doit également apprendre à regarder ses ressources au-delà de leur simple valeur marchande.
Dans le nouvel environnement international, certains minerais deviennent des instruments de puissance.
Ils influencent les politiques industrielles, les stratégies énergétiques, les chaînes d’approvisionnement, les alliances économiques et même les rapports géopolitiques entre États.
Le Congo ne devrait donc pas seulement être considéré comme un fournisseur de matières premières.
Il doit progressivement devenir un acteur stratégique des chaînes de valeur auxquelles ses ressources sont indispensables.
C’est ici que la politique minière rejoint la géostratégie.
Posséder une ressource stratégique constitue un avantage potentiel. Mais cet avantage ne devient une véritable puissance que lorsqu’un pays sait connaître, protéger, négocier, transformer et utiliser intelligemment cette ressource.
Une nouvelle question pour chaque accord minier
Le Modèle Kamba de Souveraineté et de Valorisation Minière ne prétend pas remplacer le Code minier, les institutions compétentes ou l’expertise technique existante.
Il propose plutôt une grille complémentaire de réflexion, d’évaluation et d’aide à la décision.
Avant tout accord majeur portant sur une ressource stratégique congolaise, une question devrait être posée :
Après l’extraction de cette ressource, qu’aura réellement gagné et conservé le Congo ?
Des recettes fiscales ?
Certainement.
Mais également combien d’industries ? Combien d’infrastructures ? Combien d’ingénieurs et de techniciens formés ? Combien de technologies transférées ? Quelle capacité de transformation créée ? Quelle position dans les chaînes de valeur internationales ? Et quelle richesse transmise aux générations futures ?
C’est cette évolution de la réflexion que propose le MK-SVM.
Car la souveraineté minière ne consiste pas seulement à posséder ce qui se trouve sous notre sol.
Elle consiste à transformer ce que nous possédons sous terre en puissance, en développement et en prospérité durable au-dessus du sol.
Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales
