Tribune : « Le monde a pleuré tant de peuples, pourquoi pas le peuple congolais ? »[ Éric Kamba et l’Ambassadrice de la RDC aux USA Yvette Ngandu »

Le souvenir des victimes ne devrait jamais dépendre de la géographie, des intérêts stratégiques ou de l’attention médiatique.

Par Éric Kamba et Son Excellence Yvette Ngandu

Chaque génération est jugée non seulement par les tragédies auxquelles elle assiste, mais aussi par les souffrances qu’elle choisit de reconnaître.

L’histoire a retenu les noms des grandes tragédies de l’humanité. Le monde se recueille devant la mémoire des victimes de l’Holocauste. Il commémore celles du Rwanda, de la Bosnie, du Cambodge et d’autres drames qui ont profondément marqué la conscience universelle. Ces gestes de mémoire dépassent le symbole : ils rappellent une vérité fondamentale selon laquelle toute vie humaine possède une dignité égale et qu’aucun peuple ne devrait être condamné à l’oubli.

Pourtant, les millions de Congolais morts au cours de plusieurs décennies de violences demeurent largement absents de cette mémoire collective mondiale.

Chaque année, le 2 août, la République démocratique du Congo et les communautés congolaises dispersées à travers le monde commémorent le Genocost, journée nationale dédiée à la mémoire des victimes des conflits qui ravagent le pays depuis la fin des années 1990. Ce mot, formé à partir de génocide et coût, exprime une conviction profonde : celle que d’innombrables vies ont été sacrifiées dans des guerres étroitement liées à la lutte pour le contrôle de l’une des plus importantes réserves mondiales de minerais stratégiques.

Pour une grande partie du monde, cette journée passe presque inaperçue.

Elle ne devrait pourtant pas.

Le Congo fournit une part essentielle des ressources minérales indispensables au fonctionnement de l’économie mondiale. Le cobalt, le cuivre, le tantale, l’étain, le tungstène et d’autres minerais extraits du sous-sol congolais alimentent les téléphones intelligents, les ordinateurs, les véhicules électriques, les batteries, les technologies de la transition énergétique et d’innombrables innovations qui façonnent notre quotidien.

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Ces progrès technologiques témoignent de l’ingéniosité humaine.

Mais ils perdent une part de leur sens lorsque les populations vivant sur ces richesses continuent d’être confrontées à la guerre, aux déplacements forcés, aux massacres et à l’insécurité permanente.

Des villages entiers ont disparu.

Des familles ont été déplacées à plusieurs reprises.

Des générations d’enfants ont grandi en considérant la guerre non comme une exception, mais comme leur réalité quotidienne.

Des survivants portent encore aujourd’hui des blessures physiques et psychologiques dont aucune statistique ne peut mesurer la profondeur.

Cette souffrance n’est ni inconnue ni invisible.

Depuis des années, les Nations Unies, les organisations de défense des droits humains, les chercheurs, les journalistes et la société civile congolaise documentent avec rigueur les atrocités commises par de nombreux groupes armés ainsi que les graves violations du droit international humanitaire perpétrées dans l’est de la République démocratique du Congo.

Les faits sont largement connus.

Mais documenter les crimes ne signifie pas rendre justice aux victimes.

Une reconnaissance sans responsabilité risque de devenir une autre forme d’indifférence.

Le peuple congolais ne demande pas que les souffrances d’autres nations soient relativisées.

Il demande simplement que ses propres morts bénéficient de la même considération morale.

Il ne s’agit pas d’établir une hiérarchie entre les victimes.

Il s’agit de rester fidèles à notre humanité commune.

Si nous croyons réellement que toutes les vies humaines ont une valeur égale, alors la mémoire ne peut dépendre ni de la puissance politique, ni de la situation géographique, ni de l’intérêt médiatique.

La justice ne devrait jamais être sélective.

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La communauté internationale a su créer des tribunaux, des mécanismes d’enquête, des commissions vérité et des programmes de réparation pour répondre à d’autres tragédies de l’histoire contemporaine. Ces expériences démontrent qu’une justice, même tardive, demeure indispensable. Reconnaître les victimes et rechercher les responsabilités constituent des conditions essentielles pour construire une paix durable et une véritable réconciliation.

Pour la République démocratique du Congo, cette œuvre de justice reste encore largement inachevée.

La reconnaissance est essentielle, car la mémoire protège la vérité.

La reddition des comptes est indispensable, car l’impunité prépare les violences de demain.

Les réparations sont nécessaires, car aucune nation ne peut véritablement se reconstruire tant que ses victimes demeurent oubliées.

Le 2 août devrait ainsi devenir bien davantage qu’une simple commémoration nationale. Cette date devrait être reconnue comme un moment de réflexion internationale sur le coût humain des conflits qui continuent d’alimenter une partie de la prospérité de notre monde interconnecté.

Les gouvernements devraient renforcer leur soutien aux mécanismes internationaux de justice et de lutte contre l’impunité.

Les entreprises qui bénéficient des chaînes mondiales d’approvisionnement en minerais devraient poursuivre leurs efforts en matière de transparence, de diligence raisonnable et d’approvisionnement responsable.

Les universités devraient enseigner cette histoire.

Les médias devraient lui accorder l’attention qu’elle mérite.

Les citoyens du monde devraient s’interroger davantage sur les conséquences humaines des produits qu’ils utilisent chaque jour.

Car derrière chaque chiffre se cachent un visage, une famille, une histoire interrompue et un avenir qui n’a jamais eu la possibilité de s’accomplir.

L’histoire jugera ceux qui ont commis ces atrocités.

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Elle jugera également ceux qui savaient, qui disposaient des informations nécessaires pour agir, mais qui ont choisi l’indifférence.

Le peuple congolais ne demande pas seulement la compassion du monde.

Il demande que ses souffrances soient reconnues.

Il demande que les responsables répondent de leurs actes.

Il demande que justice soit enfin rendue.

Après des décennies de violences, cette demande n’a rien d’excessif.

Éric Kamba
Géostratège, analyste des relations internationales et chercheur en politiques publiques
Président de Congo Action pour la Diplomatie Agissante (CADA)

Son Excellence Yvette Ngandu
Ambassadrice de la République démocratique du Congo aux États-Unis

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