Tribune en réaction aux positions attribuées à la CENCO et à l’ECC dans les tractations autour du dialogue national en RDC[Éric Kamba]

Par Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales

« Les Églises ont une mission essentielle dans la réconciliation nationale. Mais la réconciliation ne peut devenir le mécanisme par lequel ceux qui ont choisi les armes obtiennent ce que les citoyens doivent rechercher par les urnes, les institutions et le débat démocratique. »

À nos pères spirituels de la CENCO et aux responsables de l’Église du Christ au Congo,

Votre engagement en faveur de la paix en République démocratique du Congo mérite considération et respect.

Dans les moments les plus difficiles de notre histoire, les Églises catholique et protestante ont souvent constitué des espaces de médiation, de protection des populations, de défense de la dignité humaine et de recherche de solutions lorsque les institutions politiques semblaient incapables de se parler.

Votre démarche actuelle en faveur d’un dialogue inclusif s’inscrit dans cette tradition. Depuis 2025, la CENCO et l’ECC défendent notamment leur projet de « Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans la région des Grands Lacs », avec l’ambition de rapprocher des acteurs profondément divisés. (Brookings⁠)

Mais c’est précisément parce que votre voix possède une autorité morale particulière qu’une question fondamentale mérite aujourd’hui de vous être adressée :

jusqu’où l’inclusivité doit-elle aller sans finir par légitimer la prise des armes comme moyen d’accès au pouvoir ?

Les informations publiées sur les discussions entourant le dialogue national montrent que la question de la participation de l’AFC/M23 et de Joseph Kabila demeure au cœur des divergences entre les différents protagonistes. D’autres analyses ont également relevé que la conception d’un dialogue inclusif défendue par les Églises s’était heurtée au refus du pouvoir d’intégrer certains de ces acteurs dans le dialogue politique national. (Le Monde.fr⁠)

Cette divergence ne devrait cependant pas être réduite à un choix entre ceux qui veulent la paix et ceux qui refuseraient de dialoguer.

Le véritable débat est plus profond.

La paix exige le dialogue, mais tous les dialogues n’ont pas la même fonction

Il faut distinguer une chose essentielle : parler à un groupe armé n’est pas nécessairement lui reconnaître une légitimité politique.

Lorsqu’un mouvement armé contrôle des territoires, détient des armes et participe à une guerre qui fait souffrir des populations civiles, il peut être nécessaire de négocier avec lui.

Il faut pouvoir discuter du cessez-le-feu.

Il faut négocier le retrait des combattants.

Il faut permettre l’accès humanitaire.

Il faut organiser le retour des déplacés.

Il faut rechercher la libération des personnes détenues.

Il faut obtenir la fin des administrations parallèles.

Il faut rétablir l’autorité de l’État.

Il faut désarmer, démobiliser et, lorsque les conditions juridiques et sécuritaires le permettent, réinsérer certains combattants dans la société.

Mais aucune de ces nécessités n’implique automatiquement qu’un mouvement ayant pris les armes doive participer, au même titre qu’un parti politique légal, à la définition de l’avenir constitutionnel et institutionnel de la République.

Négocier avec une rébellion pour obtenir la paix ne signifie pas reconnaître à cette rébellion le droit de refonder l’État.

C’est une distinction capitale.

À la CENCO et à l’ECC : quelle leçon voulons-nous transmettre à la jeunesse congolaise ?

La question dépasse même l’AFC/M23.

Elle concerne le modèle politique que nous voulons laisser aux prochaines générations.

Que dira-t-on demain à un jeune Congolais souhaitant changer son pays ?

Devra-t-il créer un parti politique, défendre un programme, convaincre les citoyens, participer aux élections et accepter éventuellement une défaite ?

Ou devra-t-il constater que celui qui possède suffisamment d’armes, contrôle suffisamment de territoire et crée suffisamment d’instabilité finit par être invité à une table où il peut obtenir ce que d’autres recherchent pacifiquement pendant des années ?

Voilà le danger.

La RDC connaît depuis trop longtemps une mécanique politique dont elle doit enfin sortir :

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rébellion → négociation → amnistie → intégration → partage du pouvoir → frustrations → nouvelle rébellion.

Cette succession d’accords et de mécanismes d’intégration a régulièrement soulevé le problème d’une « prime à la rébellion » dans le débat congolais. Des travaux consacrés aux dialogues nationaux en RDC rappellent également que plusieurs processus passés ont débouché sur une redistribution de fonctions politiques et institutionnelles. (Brookings⁠)

Si chaque nouvelle rébellion devient une voie parallèle d’accès aux institutions, alors la République fabrique elle-même les conditions de la prochaine insurrection.

La réconciliation chrétienne n’est pas l’effacement de la responsabilité

C’est ici que votre responsabilité morale, CENCO et ECC, devient particulièrement importante.

Le christianisme enseigne le pardon.

Mais le pardon n’est pas l’oubli.

La réconciliation n’est pas l’absence de vérité.

Et la paix n’est pas l’effacement de la responsabilité.

Une véritable réconciliation suppose la reconnaissance du tort commis, la vérité, le changement de comportement, la réparation lorsque celle-ci est possible et des garanties crédibles de non-répétition.

Avant de demander que des acteurs armés soient considérés comme des participants politiques ordinaires, pourquoi ne pas leur demander clairement :

Reconnaissez-vous sans ambiguïté l’intégrité territoriale et la souveraineté de la République démocratique du Congo ?

Renoncez-vous définitivement à conquérir ou influencer le pouvoir par les armes ?

Acceptez-vous le retrait de vos combattants des territoires occupés ?

Acceptez-vous le démantèlement des administrations parallèles ?

Acceptez-vous le désarmement selon un mécanisme vérifiable ?

Reconnaissez-vous le droit des victimes à la vérité, à la justice et à la réparation ?

Acceptez-vous que les crimes les plus graves ne puissent faire l’objet d’une amnistie politique négociée ?

Acceptez-vous que la compétition pour le pouvoir se déroule désormais exclusivement à travers les institutions et les élections ?

Ces questions devraient précéder toute normalisation politique.

Le pardon appartient aussi aux victimes

Il faut surtout éviter une erreur morale : pardonner à la place des victimes.

Nos discussions politiques parlent beaucoup des dirigeants.

Elles parlent du président Félix Tshisekedi.

Elles parlent de Joseph Kabila.

Elles parlent de Corneille Nangaa.

Elles parlent de l’AFC/M23.

Elles parlent de la majorité et de l’opposition.

Elles parlent des médiateurs.

Mais où sont ceux qui ont payé le prix de cette guerre ?

Où sont les familles des personnes tuées ?

Où sont les déplacés ?

Où sont les femmes victimes de violences sexuelles ?

Où sont ceux qui ont perdu leurs maisons, leurs champs et leurs villages ?

Où sont les enfants qui ont grandi dans les camps ?

Et où sont ceux qui ne pourront jamais participer au dialogue parce qu’ils sont morts ?

Une réconciliation dans laquelle ceux qui détiennent les armes disposent de davantage de poids que ceux qui en ont subi les conséquences serait moralement difficile à défendre.

Le pardon chrétien ne peut être transformé en amnistie politique imposée aux victimes.

Votre mission, en tant qu’Églises, devrait précisément contribuer à empêcher cela.

Parler à l’AFC/M23 ne nécessite pas de lui ouvrir une seconde table

Il faut aussi rappeler que la question n’est pas de savoir s’il faut parler ou non à l’AFC/M23.

Des discussions politico-sécuritaires avec le mouvement existent déjà dans le cadre des efforts diplomatiques consacrés au conflit, notamment à Doha. Des analyses récentes soulignent précisément que des négociations séparées ont déjà porté sur des questions telles que le retour de l’administration de l’État dans les zones contrôlées par la rébellion et d’autres dimensions du règlement du conflit. (The New Humanitarian⁠)

Pourquoi faudrait-il alors nécessairement ajouter à cette négociation sécuritaire un droit de participation à un dialogue politique consacré aux institutions de la République ?

Nous pouvons parler avec l’AFC/M23 là où il faut arrêter la guerre.

Nous pouvons parler avec l’opposition républicaine là où il faut améliorer la démocratie.

Nous pouvons discuter avec la société civile là où il faut reconstruire la confiance.

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Nous pouvons écouter les victimes là où il faut établir la vérité et rechercher la justice.

Tout le monde peut être entendu.

Mais être entendu ne signifie pas nécessairement disposer du même statut politique.

Ne congolisez pas une crise qui possède aussi une dimension régionale

Il existe également un risque majeur que les Églises devraient contribuer à prévenir : transformer progressivement une crise régionale en simple conflit entre Congolais.

Oui, la RDC connaît de graves problèmes internes.

Oui, la gouvernance doit être améliorée.

Oui, l’État de droit doit être renforcé.

Oui, certaines frustrations politiques sont légitimes.

Oui, les forces de défense et de sécurité doivent être réformées.

Oui, les tensions communautaires et foncières doivent être traitées.

Mais reconnaître ces responsabilités nationales ne signifie pas effacer la dimension extérieure du conflit.

Des sources internationales et de nombreux travaux ont documenté le soutien rwandais au M23, tandis que la crise continue d’être analysée comme un conflit ayant une importante dimension régionale. (Le Monde.fr⁠)

La recherche de la réconciliation entre Congolais ne doit donc pas produire involontairement un récit dans lequel une guerre comportant une importante dimension transfrontalière serait ramenée à une simple querelle interne entre Tshisekedi, Kabila, Nangaa et l’opposition.

Nous devons avoir le courage de reconnaître nos fautes sans assumer celles des autres.

Et Joseph Kabila : la même exigence de clarté

La question de Joseph Kabila doit également être examinée avec rigueur.

S’il doit être entendu, la première question devrait être : à quel titre ?

Comme ancien président ?

Comme dirigeant ou référence d’une plateforme politique ?

Comme personnalité susceptible d’influencer certains protagonistes ?

Comme simple citoyen ayant une contribution politique à apporter ?

Ces distinctions comptent.

Joseph Kabila a dirigé la RDC pendant près de dix-huit ans. Il ne peut donc pas être considéré comme entièrement extérieur aux dysfonctionnements institutionnels, sécuritaires et économiques que certains présentent aujourd’hui comme les « causes profondes » de la crise.

Les questions politiques ou judiciaires le concernant doivent par ailleurs être traitées selon le droit et les procédures appropriées, et non être simplement absorbées dans une négociation politique.

Le dialogue ne doit pas devenir une justice parallèle.

Cette règle doit être valable pour tout le monde.

Un ancien président n’est pas au-dessus de la loi.

Un président en exercice n’est pas au-dessus de la loi.

Un opposant n’est pas au-dessus de la loi.

Un général n’est pas au-dessus de la loi.

Un chef de rébellion n’est pas au-dessus de la loi.

Mais le pouvoir doit lui aussi accepter un dialogue véritable

Cette interpellation adressée à la CENCO et à l’ECC ne constitue nullement un plaidoyer en faveur d’un dialogue contrôlé exclusivement par le pouvoir.

Ce serait une autre erreur.

Un dialogue national crédible ne peut être conçu comme une réunion organisée par la majorité pour confirmer ses propres positions.

L’opposition républicaine doit y participer librement.

La société civile doit pouvoir s’exprimer.

Les confessions religieuses doivent y jouer un rôle.

Les femmes, les jeunes, les provinces, la diaspora et surtout les victimes doivent bénéficier d’une représentation substantielle.

Les critères de participation doivent être connus.

L’ordre du jour doit être transparent.

Les mécanismes de prise de décision doivent être crédibles.

Les conclusions doivent respecter la Constitution.

Et aucune réforme institutionnelle ne devrait être imposée à travers un arrangement politique opaque.

Refuser la prime à la rébellion ne signifie donc pas défendre la confiscation du dialogue par le pouvoir.

Entre ces deux dérives existe une voie républicaine.

CENCO et ECC, vous pouvez contribuer à dessiner cette voie

Cette voie pourrait reposer sur trois espaces distincts mais coordonnés.

Premièrement : un véritable dialogue politique national.

Il réunirait les institutions, la majorité, les oppositions républicaines, les confessions religieuses, la société civile, les provinces, les femmes, les jeunes, la diaspora et les victimes.

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Il discuterait de la gouvernance, des élections, des libertés publiques, de l’État de droit, de la cohésion nationale et du fonctionnement des institutions.

Deuxièmement : une négociation politico-sécuritaire.

Elle concernerait les acteurs armés et les parties directement impliquées dans le conflit.

Son objectif serait le cessez-le-feu, le retrait des combattants, le désarmement, le retour des déplacés, l’accès humanitaire, la fin des administrations parallèles et la restauration de l’autorité de l’État.

Troisièmement : un processus de vérité, de justice, de réparation et de réconciliation.

C’est là que votre contribution pourrait devenir historique.

Les victimes devraient en constituer le centre.

Il faudrait documenter les crimes.

Rechercher les disparus.

Établir les responsabilités.

Poursuivre les violations les plus graves.

Organiser les réparations.

Préserver la mémoire.

Et surtout créer des garanties de non-répétition.

Ces trois espaces peuvent communiquer.

Mais ils ne doivent pas être confondus.

Votre mission n’est pas seulement de réunir les adversaires, mais de protéger les principes

CENCO et ECC, votre rôle historique pourrait précisément consister à rappeler à toute la classe politique qu’une paix durable ne consiste pas simplement à réunir ceux qui se combattent autour d’une table.

Il faut aussi déterminer sur quels principes cette table repose.

La paix n’est pas uniquement l’absence de coups de feu.

Elle signifie aussi que le citoyen croit encore aux institutions.

Elle signifie que celui qui respecte la loi n’est pas désavantagé face à celui qui prend les armes.

Elle signifie que la victime compte autant que le combattant.

Elle signifie que l’opposition peut combattre politiquement sans devoir devenir une rébellion.

Elle signifie que la majorité gouverne sans considérer l’État comme sa propriété.

Elle signifie que la justice ne disparaît pas chaque fois qu’un compromis politique devient nécessaire.

Réconcilier, oui. Récompenser la violence, non.

Vous avez certainement raison sur un principe : la RDC a besoin de parler à ses propres enfants.

Elle doit réconcilier les Congolais.

Elle doit réduire les fractures.

Elle doit permettre aux adversaires politiques de se retrouver.

Elle doit empêcher que les frustrations légitimes deviennent les guerres de demain.

Mais cette belle ambition serait fragilisée si le dialogue envoyait involontairement un message exactement contraire à celui que les Églises souhaitent transmettre :

que prendre les armes constitue finalement un raccourci vers le pouvoir.

Nous devons rompre avec cette logique.

La voie républicaine devrait être :

revendication → débat → élections → institutions → alternance pacifique.

Et lorsqu’un acteur a choisi les armes :

cessez-le-feu → retrait → désarmement → vérité → justice → réparation → réconciliation → réintégration conditionnelle.

Il faut dialoguer pour sauver des vies.

Il faut pardonner lorsque les conditions d’une véritable réconciliation sont réunies.

Il faut rechercher la paix avec détermination.

Mais il ne faut pas transformer la paix en récompense accordée à celui qui a suffisamment fait la guerre.

À la CENCO et à l’ECC, nous demandons donc non pas d’abandonner votre mission de dialogue, mais de l’élever encore davantage : faites de l’inclusivité un instrument de réconciliation, jamais un mécanisme de légitimation de la violence.

Le Congo a besoin de vos voix.

Mais il a aussi besoin que ces voix rappellent une vérité simple :

dans une République, les armes peuvent contraindre des adversaires à négocier la fin d’une guerre ; elles ne doivent jamais devenir un bulletin de vote donnant automatiquement accès au pouvoir.

La paix véritable sera celle qui réconciliera les Congolais sans sacrifier la justice, les victimes, les institutions et la souveraineté de la République.

Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales

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