Tribune : « Pourquoi le Congo doit réformer sa Commission électorale avant 2028 »[Éric Kamba]
À l’approche de la fin du second et dernier mandat constitutionnel du président Félix Tshisekedi en 2028, la République démocratique du Congo (RDC) se trouve à un tournant décisif de son histoire politique.
L’enjeu est clair : réussir une transition démocratique crédible, pacifique et incontestée du pouvoir. Un défi que le pays n’a encore jamais pleinement relevé depuis son indépendance.
Au cœur de cette équation se trouve une institution clé : la Commission électorale nationale indépendante (CENI).
Une crise de confiance héritée des élections de 2023
Les élections générales de décembre 2023 ont laissé derrière elles une profonde fracture entre les institutions électorales et la population.
De nombreux rapports émanant d’acteurs crédibles, notamment la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), l’Église du Christ au Congo (ECC), ainsi que plusieurs organisations nationales et internationales, ont mis en évidence :
des irrégularités massives
des défaillances logistiques graves un manque de transparence dans le processus de compilation des résultats
une gestion contestée du scrutin
Mais au-delà des dysfonctionnements eux-mêmes, c’est l’absence de réponse institutionnelle qui inquiète le plus : aucun audit indépendant, aucun mécanisme clair de redevabilité, aucun dialogue structuré avec les parties prenantes.
Or, en démocratie, la légitimité ne repose pas uniquement sur les résultats, mais sur la confiance. Et cette confiance a été sérieusement ébranlée.
Une alerte déjà lancée
Dans une récente lettre ouverte adressée au gouvernement congolais, des acteurs de la société civile, des observateurs indépendants et des citoyens engagés ont tiré la sonnette d’alarme :
« Aucun processus électoral ne peut être crédible si l’institution qui l’organise est perçue comme partiale. »
Cette prise de position souligne une réalité fondamentale : la question de la CENI n’est plus technique, elle est désormais profondément politique et institutionnelle.
Pourquoi il faut agir maintenant
L’une des erreurs les plus dangereuses serait de croire que la réforme électorale peut attendre l’approche de 2028.
C’est faux.
La crédibilité d’une élection ne se construit pas quelques mois avant le scrutin. Elle se construit sur plusieurs années, à travers : des institutions solides des règles claires
et une confiance restaurée
Si rien n’est fait dès maintenant, les mêmes causes produiront les mêmes effets : contestations, tensions politiques et risque d’instabilité.
Le cœur du problème : la neutralité de la CENI
Aujourd’hui, le principal défi n’est pas seulement organisationnel, il est lié à la perception d’impartialité.
Une commission électorale doit être : indépendante dans les faits et perçue comme telle par la population
Sans cette double légitimité, même une élection techniquement réussie peut être rejetée politiquement.
Quelles réformes pour restaurer la confiance ?
Pour éviter une crise en 2028, plusieurs mesures s’imposent :
- Renouvellement du leadership
Lorsqu’une institution perd la confiance du public, un changement à sa tête devient une nécessité démocratique.
- Audit indépendant obligatoire
Chaque élection doit être suivie d’un audit public, transparent et crédible.
- Protection des observateurs et lanceurs d’alerte
La démocratie ne peut fonctionner si ceux qui dénoncent les irrégularités sont intimidés.
- Transparence financière totale
Les ressources et dépenses de la CENI doivent être auditées et accessibles au public.
- Dépolitisation de la composition
Les membres doivent être choisis sur base de leur compétence et de leur indépendance, et non de leur affiliation politique.
Un enjeu national et international
La stabilité de la RDC ne concerne pas uniquement les Congolais.
En tant que pays clé dans les chaînes d’approvisionnement mondiales en minerais stratégiques (cobalt, coltan, lithium), toute instabilité politique majeure en RDC aurait des répercussions bien au-delà de ses frontières.
C’est pourquoi la communauté internationale — États-Unis, Union européenne, Union africaine — doit suivre de près l’évolution du processus électoral congolais, non pas pour s’ingérer, mais pour accompagner des réformes crédibles.
Une opportunité historique à saisir
L’échéance de 2028 représente une opportunité unique :
celle d’organiser, pour la première fois, une alternance démocratique apaisée, crédible et incontestée en RDC.
Mais cette opportunité ne se concrétisera pas sans volonté politique.
Conclusion : réformer ou risquer une nouvelle crise
Le choix est simple :
soit le Congo engage dès aujourd’hui des réformes sérieuses pour restaurer la confiance électorale
soit il s’expose à une nouvelle crise de légitimité en 2028
La réforme de la CENI n’est pas un débat secondaire.
C’est la condition même de la démocratie.
Éric Kamba, Géostratège et analyste en relations internationales
