Guerre dans l’Est : Kagame désigne Kabila comme figure centrale de l’AFC/M23
Le president rwandais Paul Kagame, à délié sa langue ce 2 avril lors d’une interview accordée au journal « Jeune Afrique » sur l’insécurité persistante dans l’Est de la République démocratique du Congo, en pointant du doigt Joseph Kabila comme responsable des rebelles de l’AFC/M23.
D’abord, Kagame feint la distance. “Ce n’est pas forcément Kabila”, lâche-t-il, comme pour éviter une accusation frontale. Mais cette précaution de langage ne résiste pas à la suite de son propos.
Car en évoquant explicitement des liens entre l’ancien chef de l’État congolais et l’AFC/M23, le président rwandais valide, de fait, une thèse explosive : celle d’un Kabila acteur sinon leader des dynamiques insurrectionnelles à l’Est.
Cette sortie est loin d’être anodine. Elle vient, en effet, donner un écho inattendu aux accusations répétées de Félix Tshisekedi. À plusieurs reprises, le président congolais avait affirmé sans détour : « Joseph Kabila prépare une insurrection parce que l’Alliance Fleuve Congo, c’est lui ».
En reprenant, même indirectement, cette lecture, Kagame brouille les lignes. Il ne se contente plus de nier toute implication rwandaise : il redirige la responsabilité vers un acteur congolais de premier plan.
Une stratégie qui permet à Kigali de se repositionner dans le récit régional, en se présentant non plus comme partie prenante, mais comme observateur voire révélateur des dynamiques internes congolaises.
Mais le propos de Kagame ne s’arrête pas à l’accusation. Il s’inscrit dans une logique plus subtile, presque ambivalente.
En affirmant que toute personne estimant avoir sa place dans l’Est du Congo et souhaitant contribuer à sa stabilité est “la bienvenue”, il introduit une forme de légitimation implicite.
Une ouverture qui, loin d’apaiser, entretient le flou : s’agit-il d’un appel à l’inclusion politique ou d’une normalisation de figures liées à l’insurrection ?
Dans cette ambiguïté calculée, Kagame va plus loin en esquissant le portrait d’un Kabila fragilisé poursuivi, contesté, voire victime d’injustices tout en lui reconnaissant un rôle dans les équilibres régionaux. Une posture qui oscille entre désignation et réhabilitation.
Le résultat est un paradoxe saisissant. Là où Kinshasa accuse frontalement un ancien président d’être le cerveau d’une rébellion, Kigali semble à la fois confirmer… et relativiser cette responsabilité. Une manière de déplacer le centre de gravité du conflit, en le ramenant à une crise interne congolaise.
Dans ce contexte, la question posée par Kagame “Je lui refuserais le passage ? Quel sens a cela ?” prend une dimension stratégique. Elle sonne comme une justification anticipée face aux critiques sur le rôle du Rwanda, tout en installant l’idée que certains acteurs, même controversés, restent incontournables dans la résolution de la crise.
Entre Kigali et Kinshasa, la bataille ne se joue plus seulement sur le terrain militaire. Elle se déplace désormais dans le champ narratif, où chaque déclaration redéfinit les responsabilités et les lignes de fracture.
Et dans cette guerre des mots, la sortie de Kagame agit comme un révélateur : en désignant Kabila, il reconfigure le débat. Non plus seulement autour de l’ingérence étrangère, mais autour du rôle des acteurs congolais eux-mêmes dans la tragédie de l’Est.
Nadège Kamulangu
