« Pour une analyse fondée sur les faits, la méthode et la responsabilité : Patrick Mbeko, la sobriété intellectuelle s’impose lorsque l’on parle des communautés »[Éric Kamba]

Le débat public congolais mérite mieux que les raccourcis identitaires, les généralisations sans démonstration et les affirmations personnelles présentées comme des vérités scientifiques. La récente intervention de Patrick Mbeko sur les « Lubas », les Banyamulenge et une prétendue « communauté de destin » entre ces deux ensembles appelle donc une réponse ferme, mais sobre.

Il ne s’agit ni de lui interdire de s’exprimer ni de nier sa contribution au débat politique. Il s’agit de rappeler une règle fondamentale : plus une affirmation concerne des communautés entières, l’histoire des violences ou l’identité de millions de personnes, plus son auteur doit faire preuve de prudence, de modestie et de rigueur.

Première étape : distinguer les individus d’une communauté entière

Dire que « les Lubas » devraient privilégier l’intérêt national suppose qu’ils formeraient un acteur politique homogène, animé par une position commune. Or, les Congolais d’origine luba ne constituent ni un parti, ni une organisation dotée d’une direction unique, ni un bloc politique uniforme. Ils ont des opinions, des engagements et des intérêts divers, parfois opposés.

On peut critiquer les choix d’un responsable politique, d’un réseau ou d’une organisation. Mais attribuer ces choix à tout un peuple constitue une généralisation abusive. La même exigence doit s’appliquer aux Banyamulenge : les actes ou les positions de certains de leurs membres ne sauraient automatiquement être imputés à l’ensemble de la communauté.

La première réponse est donc simple : identifions les acteurs concernés, nommons les faits qui leur sont reprochés et cessons de transformer des responsabilités individuelles ou organisationnelles en culpabilité collective.

Deuxième étape : une hypothèse n’est pas une preuve

La question d’une éventuelle convergence politique entre certains acteurs luba et banyamulenge peut être posée. Mais une question, une intuition ou une hypothèse ne constitue pas une conclusion scientifique.

Pour soutenir sérieusement une telle thèse, il faudrait préciser les personnes et les organisations étudiées, la période considérée, les sources consultées, les comportements observés et la méthode permettant de généraliser les résultats. Il faudrait également tenir compte des divergences internes à chaque groupe et confronter les faits à des explications concurrentes.

Sans cette démonstration, la prétendue « communauté de destin » demeure une interprétation personnelle. La présenter comme une évidence revient à donner une apparence scientifique à ce qui n’a pas été établi.

Troisième étape : répondre par des preuves aux allégations sur le RCD-Goma

L’affirmation selon laquelle des ressortissants rwandais auraient reçu des passeports congolais portant des patronymes luba est grave. Elle appelle des réponses précises : qui étaient les bénéficiaires ? Combien étaient-ils ? Qui aurait délivré ces documents ? Quelles archives ou pièces authentifiées l’établissent ? Quelles sources indépendantes corroborent les faits ?

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Même si des cas individuels étaient démontrés, ils ne suffiraient pas à établir une alliance entre « les Lubas » et « les Banyamulenge ». Ils révéleraient, tout au plus, la conduite d’individus ou de réseaux déterminés dans un contexte politique particulier. Passer de quelques cas à une conclusion sur des populations entières serait une erreur de raisonnement.

Quatrième étape : ne pas confondre essai politique et recherche scientifique

Un ouvrage engagé, une chronique ou une enquête journalistique peuvent apporter des documents utiles, dévoiler des réseaux et nourrir le débat. Mais il faut distinguer le journalisme d’enquête, l’analyse politique et la recherche scientifique.

Cette distinction doit notamment être appliquée aux deux ouvrages ici examinés : Le Canada dans les guerres en Afrique centrale et Stratégie du chaos et du mensonge, ce dernier ayant été cosigné avec Honoré Ngbanda-Nzambo. Ces livres s’inscrivent principalement dans le registre de l’essai politique engagé et du journalisme d’investigation. Cela ne leur retire ni leur intérêt ni leur possible valeur documentaire. Toutefois, leur qualification comme travaux scientifiques exige que soient examinés leur méthodologie, la diversité de leurs sources, la manière dont celles-ci sont critiquées et confrontées, ainsi que la possibilité de vérifier ou de réfuter leurs conclusions.

Plusieurs considérations méthodologiques justifient cette prudence.

  1. Le positionnement des auteurs et l’évaluation par les pairs

Patrick Mbeko intervient principalement comme essayiste, auteur et analyste politique. Cette position est légitime dans le débat public, mais elle ne se confond pas automatiquement avec celle d’un chercheur produisant un travail soumis aux procédures universitaires de validation.

Dans Stratégie du chaos et du mensonge, son coauteur Honoré Ngbanda-Nzambo, décédé en 2021, fut notamment responsable des services de renseignement et ministre de la Défense sous le régime de Mobutu Sese Seko, avant de devenir un opposant politique au pouvoir de Kinshasa et à l’influence rwandaise. Ce parcours ne suffit pas à invalider l’ouvrage. Il impose cependant au lecteur une vigilance particulière : les témoignages, interprétations et documents mobilisés doivent être replacés dans leur contexte et confrontés à des sources indépendantes.

Le circuit éditorial doit également être pris en compte. La publication d’un livre en dehors d’une collection universitaire évaluée par les pairs ne signifie pas que son contenu est faux. Elle signifie simplement que l’ouvrage n’a pas nécessairement été soumis aux mêmes mécanismes de contrôle méthodologique qu’un article scientifique ou une monographie académique évaluée par des spécialistes.

  1. Le risque de cherry-picking, ou sélection orientée des sources

En sciences sociales comme en histoire, le chercheur doit examiner un corpus aussi large et représentatif que possible, confronter les thèses concurrentes et expliquer pourquoi il retient une interprétation plutôt qu’une autre.

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La question décisive n’est donc pas de savoir si les ouvrages de Patrick Mbeko contiennent des sources ou des documents, mais comment ceux-ci ont été sélectionnés, vérifiés, contextualisés et confrontés aux éléments susceptibles de contredire la thèse défendue. Si seuls les rapports, témoignages ou articles allant dans le même sens sont retenus, tandis que les travaux divergents sont écartés sans examen substantiel, il existe alors un risque de cherry-picking.

Cette critique doit elle-même être démontrée à partir d’exemples précis. Elle ne peut être transformée en condamnation générale sans une lecture comparative et documentée des ouvrages concernés.

  1. La différence entre journalisme d’investigation et histoire

Dans Le Canada dans les guerres en Afrique centrale, Patrick Mbeko utilise plusieurs codes du journalisme d’enquête : présentation de documents, dénonciation de réseaux d’influence, examen d’intérêts économiques et mise en cause du rôle de certains acteurs liés notamment à l’industrie minière canadienne.

Cette démarche peut être utile et légitime. L’histoire scientifique exige toutefois une opération supplémentaire : procéder à la critique interne et externe des sources, déterminer qui parle, dans quel contexte et avec quels intérêts, puis confronter chaque témoignage à d’autres éléments de preuve. Un document présenté comme une révélation ne parle jamais entièrement de lui-même ; il doit être authentifié, contextualisé et interprété.

En résumé : distinguer le récit de la démonstration scientifique

Ces deux ouvrages peuvent être lus comme des essais géopolitiques engagés, reposant notamment sur des sources secondaires et une démarche proche du journalisme d’investigation. Leur intérêt éventuel dans le débat public ne suffit cependant pas à leur conférer automatiquement le statut de travaux scientifiques.

Une recherche scientifique exige une problématique clairement définie, une méthode explicite, une critique interne et externe des sources, la confrontation des interprétations, des données vérifiables et des conclusions susceptibles d’être discutées ou réfutées. L’évaluation par les pairs ne garantit pas à elle seule la vérité, mais elle constitue un mécanisme de contrôle important.

Le véritable enjeu n’est donc pas le titre que chacun se donne, mais la solidité de sa démonstration. Sélectionner uniquement les témoignages confirmant une thèse, écarter sans examen les éléments contraires ou s’appuyer sur l’autorité de son propre récit relève de la démonstration orientée, non d’une méthode scientifique complète.

Cinquième étape : reconnaître l’antériorité des idées et citer leurs auteurs

Cette exigence vaut également pour les débats relatifs au génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda et aux autres massacres de 1994. Les controverses statistiques concernant la répartition des victimes n’ont pas commencé avec les commentateurs congolais qui les reprennent aujourd’hui. Elles ont notamment été développées auparavant par les universitaires américains Christian Davenport et Allan C. Stam.

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Rappeler cette antériorité ne signifie pas valider leurs conclusions. Cela signifie qu’une personne qui reprend une hypothèse, des données ou une interprétation doit en reconnaître clairement la provenance. L’honnêteté intellectuelle interdit de s’attribuer la paternité d’une thèse préexistante ou de laisser croire au public qu’elle résulte d’une découverte personnelle.

Il faut en même temps préserver une distinction essentielle : l’existence de crimes et de massacres commis contre des civils hutu ne doit pas servir à nier ou à relativiser le génocide perpétré contre les Tutsis, reconnu et documenté par les juridictions internationales, les Nations unies et de nombreux travaux historiques. Les crimes commis contre toutes les populations doivent pouvoir être documentés sans effacer la nature particulière du projet génocidaire de 1994.

Sixième étape : revenir à une parole responsable

Patrick Mbeko peut critiquer des acteurs luba, banyamulenge, rwandais ou congolais. Mais la critique devient dangereuse lorsqu’elle essentialise des communautés, transforme des soupçons en certitudes et présente comme scientifique une conclusion qui n’a pas été méthodiquement démontrée.

La sobriété qui lui est demandée n’est pas une invitation au silence. C’est une invitation à mieux parler : distinguer les personnes des peuples, les faits des hypothèses, l’enquête du militantisme, la citation de l’appropriation et la conviction personnelle de la preuve scientifique.

Dans une RDC déjà fragilisée par la guerre, les traumatismes et les manipulations identitaires, accuser indistinctement une communauté de tribalisme ou de collusion peut alimenter la méfiance et aggraver les fractures nationales. La responsabilité d’un intellectuel ou d’un analyste ne consiste pas seulement à dénoncer. Elle consiste aussi à mesurer les conséquences de ses mots.

Le débat doit donc revenir à une règle accessible à tous : que celui qui accuse identifie les responsables ; que celui qui affirme produise ses sources ; que celui qui généralise démontre la représentativité de ses observations ; et que celui qui emprunte une idée en reconnaisse l’auteur.

Voilà pourquoi la modestie est nécessaire et l’arrogance déplacée. La crédibilité ne se décrète pas : elle se construit par la méthode, la preuve, la transparence et le respect des communautés dont on prétend analyser le comportement.

Éric Kamba

Analyste en relations internationales et chercheur sur les questions géopolitiques, de gouvernance, de diplomatie et de résolution des conflits dans la région des Grands Lacs

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