RDC : « Nous vivons dans un monde étrange, les dictateurs s’indignent, les oppresseurs accusent, et les victimes doivent encore prouver qu’elles souffrent »[Éric Kamba à Paul Kagame]

Quand l’agresseur se fait juge : Kagame face au Congo.
Par Éric Kamba, Analyste Politique
“Nous vivons dans un monde étrange : les dictateurs s’indignent, les oppresseurs accusent, et les victimes doivent encore prouver qu’elles souffrent.”
— Éric Kamba-
Il y a quelques jours, Paul Kagame, président du Rwanda, s’est livré à un exercice d’arrogance devenu routinier : un point de presse où, d’un ton moqueur, il remet en question la légitimité du président congolais Félix Tshisekedi. Selon lui, ce dernier n’a pas été élu mais « désigné », le pouvoir lui ayant été « donné » par Joseph Kabila. Il affirme même que des témoins, dont le président sud-africain, auraient assisté à cet arrangement.
Ce que Kagame oublie — ou feint d’oublier — c’est que son propre régime est l’un des plus verrouillés, autoritaires et opaques du continent. Vingt-six ans au pouvoir sans alternance. Des élections orchestrées où les résultats dépassent les 98 % de voix en sa faveur, un chiffre qui rappelle davantage les plébiscites soviétiques que des scrutins crédibles. Dans ce Rwanda où tout semble « parfait », les opposants disparaissent, fuient ou sont assassinés. Les journalistes sont traqués, les dissidents exilés. L’opposition y est plus clandestine que politique.
Une économie de façade sur fond de pillage
Le Rwanda est souvent présenté comme un « modèle africain de développement », avec des rues propres, un taux de croissance flatteur, une discipline sociale enviable. Mais cette image est trompeuse. Le développement économique rwandais repose largement sur une économie de rente issue de l’exploitation illégale des ressources congolaises : coltan, or, cassitérite, tungstène… Depuis plus de deux décennies, les armées et milices soutenues par Kigali pillent l’Est de la RDC, avec la complicité d’un réseau d’intérêts transnationaux.
Le « miracle économique rwandais » est donc en grande partie une illusion, bâti sur le sang congolais, alimenté par des invasions, des guerres par procuration et un cynisme géopolitique glaçant. Kagame ne peut soutenir son propre modèle sans maintenir une instabilité chronique au Congo.
Une autocratie choyée par les démocraties occidentales
Le paradoxe est douloureux. Le régime de Kagame est salué, protégé, financé par de nombreuses démocraties occidentales. Le Rwanda bénéficie de multiples accords économiques, d’une coopération judiciaire, de financements militaires et d’un traitement diplomatique de faveur dans les instances internationales.
Mais à quel prix ? Des tentatives d’assassinats ciblés, des morts suspectes parmi ses proches, une surveillance numérique de ses opposants au Rwanda comme à l’étranger, l’élimination physique d’anciens alliés devenus gênants. Tout cela documenté dans l’enquête explosive « Rwanda Classified », qui brise le mythe du dirigeant technocrate visionnaire et révèle le visage d’un satrape redoutablement efficace dans la manipulation des réseaux et des perceptions.
Kagame est ainsi devenu l’un des exemples les plus frappants de l’impunité des régimes autoritaires protégés par des alliances stratégiques. Ses alliés ferment les yeux, aveuglés par la stabilité apparente et les intérêts sécuritaires ou économiques.
Le Congo, l’autre génocide oublié
Pendant que Kagame donne des leçons de démocratie à ses voisins, la RDC enterre ses morts. Trente ans après le génocide rwandais de 1994, un autre génocide se déroule silencieusement à l’Est du Congo, avec plus de 10 millions de morts, des femmes violées, des enfants embrigadés, des milliers de villages anéantis, et plus de 5 millions de déplacés internes dans des conditions inhumaines.
Le monde a longtemps regardé ailleurs. Il a préféré parler de « conflit interethnique », de « crise humanitaire complexe », pour ne pas avoir à nommer les responsabilités. Mais les Congolais, eux, n’oublient pas. Ils savent que cette guerre n’est pas un accident. Elle est le fruit d’un projet, d’une stratégie, d’une mécanique d’exploitation soutenue par le silence complice de certaines puissances.
Aujourd’hui, les aveugles commencent à voir. Les sourds commencent à entendre.
Réponse et riposte : ce que la RDC doit faire
Face à ce mépris affiché par Kagame, le Congo ne doit pas se contenter de réagir avec émotion ou indignation. Il doit structurer sa réponse, penser sa stratégie, construire sa contre-offensive diplomatique et morale.

  1. Nommer les faits : Il est temps que les autorités congolaises parlent avec clarté sur les ingérences rwandaises. Il faut nommer les crimes, dénoncer les réseaux, publier les preuves.
  2. Internationaliser la crise : Le Congo doit porter sa cause devant les Nations Unies, l’Union Africaine, et les cours internationales. Il est temps que les crimes de guerre et les crimes économiques soient documentés, poursuivis et jugés.
  3. Construire une diplomatie stratégique : Renforcer les alliances régionales, courtiser de nouveaux partenaires, parler d’une seule voix, investir dans des think tanks congolais pour produire une expertise nationale sur la guerre, la paix et la mémoire.
  4. Mobiliser la diaspora et la société civile : La réponse ne peut venir uniquement de Kinshasa. Les Congolais du monde entier doivent s’organiser, témoigner, publier, et créer une pression morale et médiatique constante.
  5. Éduquer le peuple : La souveraineté commence par la conscience. Il faut informer la jeunesse congolaise, lui transmettre les clés pour comprendre les enjeux, éviter la manipulation, et bâtir l’unité nationale.
    En conclusion : Kagame est-il bien placé pour faire la leçon ?
    Non. Il n’est ni un modèle, ni une référence. Il est le symptôme d’un déséquilibre global, où l’efficacité autoritaire prime sur la dignité humaine, où les intérêts remplacent les principes, où la diplomatie oublie la morale.
    Mais les temps changent. Le monde bouge. La vérité, lentement mais sûrement, reprend sa place.
    Et le Congo, malgré ses douleurs, ses divisions et ses défis, est en train de se relever. Avec lucidité. Avec courage. Avec foi en sa propre renaissance.
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