Suspension à la CFEF : l’Avocat conseil de M. Alain Lungungu conteste point par point les accusations et sollicite l’arbitrage de la Primature, sous le regard du Chef de l’État
La suspension à titre conservatoire de M. Alain Lungungu Kisoso, Coordonnateur de la Cellule d’Exécution des Financements en faveur des États Fragiles (CFEF), décidée par arrêté n°030/CAB/MIN.FINANCES/2026 du 13 avril 2026 signé par le ministre des Finances, M. Doudou Fwamba Likonde, continue d’alimenter débats et interrogations dans les milieux administratifs et politiques congolais.
Au centre de la polémique : une mesure jugée soudaine, insuffisamment motivée et prise, selon plusieurs observateurs, sans respect préalable du principe du contradictoire, pourtant consacré par les textes régissant l’administration publique.
Une suspension méthodiquement contestée
Dans un recours daté du 16 avril 2026, adressé au ministre des Finances par son Avocat conseil, Me Jean-Pierre Ilaka Kampusu, du Cabinet ILAKA, et consulté par notre rédaction, M. Alain Lungungu entreprend de réfuter, point par point, les griefs retenus contre lui.
Premier moyen soulevé : l’absence de notification préalable des faits reprochés. Selon la défense, le Coordonnateur n’aurait jamais été officiellement saisi avant la prise de sanction, ce qui l’aurait privé de ses droits élémentaires de défense.
Une plainte déjà classée sans suite
L’arrêté ministériel s’appuierait notamment sur une plainte introduite par le Cabinet BAKAJIKA TSHIKAPA, évoquant un prétendu sabotage du Programme de Développement Local des 145 Territoires (PDL-145T), ainsi qu’un conflit d’intérêts dans le dossier ASCAT-SPPE.
Or, selon les pièces produites par la défense, cette affaire aurait été classée sans suite depuis le 19 décembre 2025 par le Parquet Général près la Cour d’Appel de Kinshasa/Gombe, pour faits non établis.
Mieux encore, les conseils de M. Lungungu soutiennent que ce dernier serait à l’origine de la régularisation du dossier, ses dénonciations ayant conduit le groupement concerné à restituer des fonds jugés injustifiés et à reprendre neuf chantiers à l’arrêt.
Dès lors, s’interroge la défense, comment fonder une suspension administrative sur des accusations déjà écartées par la justice ?
Des accusations de détournement jugées imprécises
Autre grief évoqué : de supposés détournements de deniers publics.
Sur ce point, le recours souligne qu’aucun montant, aucune opération financière précise, ni aucun élément matériel ne seraient mentionnés dans l’arrêté ministériel.
Au contraire, la gestion de la CFEF aurait été auditée sur les exercices 2022, 2023 et 2024, sans réserve majeure, notamment par la Cour des comptes et des cabinets indépendants mandatés à cet effet.
« La mauvaise foi ne se présume pas, elle se prouve », rappelle la défense.
Marchés publics : la régularité revendiquée
Concernant la prétendue violation de la loi n°10/010 du 27 avril 2010 relative aux marchés publics, les conseils de M. Lungungu affirment que l’ensemble des marchés liés au PDL-145T auraient été attribués par appels d’offres internationaux, sous contrôle des organes compétents et avec validation des autorités habilitées selon les seuils réglementaires.
Un audit a posteriori de l’ARMP confirmerait, selon eux, la conformité des procédures suivies.
Un bilan opérationnel mis en avant
La défense met également en avant les résultats enregistrés au 31 mars 2026 :
- 635 ouvrages programmés
- 386 déjà réceptionnés, soit 60,8 %
- 233 écoles primaires
- 116 centres de santé
- 37 bâtiments administratifs
- 92 autres ouvrages en phase de finition
Les retards constatés seraient principalement liés à l’enclavement de certaines zones et à l’insécurité persistante dans plusieurs territoires notamment du Grand Bandundu.
Une succession préparée ?
Le passage le plus sensible du recours concerne la gestion de l’intérim. Selon l’Avocat conseil, dès le lendemain de la suspension, des mouvements de personnel seraient intervenus sans validation ministérielle formelle.
Un acte qui, selon la défense, dépasserait le simple cadre d’un intérim administratif ordinaire et laisserait penser à une transition préparée en amont.
Les questions adressées au ministre des Finances
À la lecture du recours, plusieurs interrogations émergent :
- Sur quel rapport précis le ministre des Finances s’est-il fondé ?
- Qui lui a transmis ce document et dans quelles conditions ?
- Pourquoi la procédure contradictoire n’a-t-elle pas été observée ?
- Pourquoi un tel empressement dans l’exécution de la mesure ?
Autant de questions qui, à ce stade, n’ont pas encore reçu de réponse publique.
La « méthode Doudou Fwamba » dans les couloirs
Dans certains cercles administratifs, l’on évoque désormais une « méthode Doudou Fwamba » : suspendre d’abord, justifier ensuite, puis réorganiser les structures concernées.
Le cas du Directeur Général du BCeCo, M. Jean Mabi Mulumba, précédemment suspendu, est souvent cité parmi les exemples illustrant cette perception d’une reprise en main progressive des établissements publics stratégiques relevant du secteur financier.
Un profil technique respecté
À la tête de la CFEF depuis 2010, Alain Lungungu est présenté par plusieurs acteurs institutionnels comme l’un des profils techniques les plus expérimentés de l’administration financière congolaise, reconnu pour :
- sa maîtrise des mécanismes de financement,
- sa rigueur dans la gestion,
- son expérience des projets complexes,
- ses relations avec les partenaires extérieurs.
Cette réputation contraste, selon ses soutiens, avec la brutalité de sa mise à l’écart.
Arbitrage sollicité à la Primature
Dans son recours, l’Avocat conseil sollicite expressément l’arbitrage de Madame la Première Ministre, Cheffe du Gouvernement, mise en copie de la correspondance.
La Présidence de la République, également destinataire pour information, est invitée à suivre avec attention ce dossier qui touche à la gouvernance administrative et à la stabilité des structures stratégiques de l’État.
Une affaire devenue institutionnelle
Au-delà du cas personnel de M. Alain Lungungu, cette suspension soulève des questions plus larges sur :
- le respect des procédures administratives,
- la sécurité juridique des hauts cadres publics,
- la protection des compétences nationales,
- la stabilité des organes d’exécution des projets publics.
Tant que les zones d’ombre ne seront pas dissipées, cette affaire continuera d’alimenter le débat sur la rigueur institutionnelle et le respect de l’État de droit dans la conduite des affaires publiques en République démocratique du Congo.
