RDC : Pourquoi refuser la main tendue du Chef de l’État et préférer les dialogues hors institutions ? J’accuse la classe politique congolaise [50ème Tribune de Thierry Monsenepwo]
Depuis son accession à l’indépendance en 1960, la République Démocratique du Congo semble enfermée dans un schéma récurrent où les crises politiques internes trouvent leur résolution à travers des médiations étrangères plutôt qu’au sein des institutions républicaines. Ce phénomène, loin d’être anodin, traduit une forme de démission nationale et d’infantilisation politique qui interroge sur la maturité de notre élite dirigeante.
Pourquoi la classe politique congolaise rejette-t-elle systématiquement les initiatives internes de dialogue, à l’instar de la main tendue du Chef de l’État, et préfère-t-elle des cadres extraconstitutionnels pilotés depuis l’extérieur ? Pourquoi nos forces vives se précipitent-elles pour être reçues par un ministre belge, un émissaire américain, un diplomate français ou un médiateur africain, plutôt que de s’en remettre à nos propres institutions ? L’histoire nous renseigne que cette tendance chronique à l’externalisation de nos crises a des implications profondes sur notre souveraineté, notre stabilité et notre capacité à construire un État moderne et respecté sur la scène internationale.
L’EXTERNALISATION SYSTÉMATIQUE DES CRISES CONGOLAISES : UN CONSTANT HISTORIQUE.
Depuis l’indépendance, chaque crise politique majeure en RDC a été arbitrée non pas par les institutions nationales, mais par des acteurs extérieurs. Cette réalité s’est illustrée à travers plusieurs épisodes marquants :
• La Table Ronde de Bruxelles (1960), prélude à l’indépendance, s’est tenue sous la houlette de l’ancienne puissance coloniale, la Belgique, et non sur le sol congolais.
• La Conférence Nationale Souveraine (1991-1992), censée redéfinir le destin politique du pays, a été influencée par des pressions extérieures, notamment françaises, sous Mitterand depuis le discours qu’il a tenu sur la démocratie, et belges.
• Le Dialogue Intercongolais de Sun City (2001-2002), organisé sous l’égide de la communauté internationale, a permis la transition post-conflit, mais au prix d’un compromis dicté par des intérêts étrangers.
• Le Dialogue de la Cité de l’Union Africaine (2016), facilité par l’ancien Premier ministre togolais Édouard Edem Kodjo, a été imposé comme cadre de résolution de crise, au détriment d’une dynamique purement congolaise.
• L’Accord de la Saint-Sylvestre (2016), supervisé par la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO), a nécessité l’aval des chancelleries occidentales avant d’être mis en œuvre.
• Les pourparlers récents de Nairobi et Luanda, illustrant la persistance de ce recours à des médiations extérieures, souvent perçues comme plus légitimes que les instances nationales.
UNE CLASSE POLITIQUE EN QUÊTE PERPÉTUELLE DE TUTELLE.
L’élite politique congolaise semble avoir développé une dépendance structurelle à l’égard de l’étranger, au point où toute initiative locale de dialogue est immédiatement discréditée au profit d’une intervention extérieure. Ce phénomène se manifeste par plusieurs comportements symptomatiques :
1. La quête de validation extérieure
Il est frappant de constater avec quelle ferveur les leaders politiques congolais cherchent à être reçus par un ministre belge, un diplomate français, un émissaire américain ou encore un chef d’État africain. Il ne se passe pas un mois sans que l’opposition ou la société civile ne se bouscule pour obtenir une audience à l’Élysée, à Washington ou à Bruxelles, en quête d’une caution politique qui leur conférerait une légitimité qu’ils peinent à asseoir au sein même du pays.
2. Le rôle ambigu des confessions religieuses
La CENCO et l’Église du Christ au Congo (ECC), bien que relevant du cadre national, n’hésitent pas à chercher l’aval de puissances étrangères avant d’initier une démarche de médiation interne. Il n’est pas rare de voir des responsables religieux congolais en pèlerinage diplomatique à Paris ou à Washington pour obtenir un soutien à leur démarche. Cette attitude traduit un déficit de confiance en nos propres capacités à gérer nos différends.
3. L’infantilisation politique et la soumission aux agendas extérieurs
Depuis Mobutu jusqu’à ce jour, les élites congolaises ont pris l’habitude de ne considérer la résolution d’une crise comme sérieuse que lorsqu’elle est portée par un acteur étranger. L’exemple d’Abdoulaye Wade, ancien président sénégalais, venu jouer le rôle de médiateur dans nos conflits, illustre cette propension à chercher des solutions ailleurs plutôt que dans nos propres institutions.
LES CONSÉQUENCES DE CETTE DÉPENDANCE POLITIQUE
1. Un affaiblissement des institutions nationales
En contournant systématiquement les mécanismes institutionnels internes, la classe politique délégitime nos propres structures étatiques. Un Parlement, une Cour constitutionnelle ou un gouvernement dont les décisions sont continuellement remises en question par des initiatives étrangères perdent leur crédibilité et leur autorité.
2. Une souveraineté constamment mise en péril
Chaque intervention extérieure s’accompagne d’un agenda qui n’est pas nécessairement aligné avec les intérêts du peuple congolais. Accepter ces interférences, c’est accepter que le destin de la RDC soit dicté par des considérations géopolitiques étrangères.
3. Une instabilité politique perpétuelle
Tant que les acteurs congolais privilégieront des solutions extraconstitutionnelles, les crises politiques se succéderont sans aboutir à une véritable consolidation institutionnelle. Un pays qui refuse de résoudre ses différends en interne s’expose à une instabilité chronique et à une gouvernance toujours sous influence.
VERS UNE CULTURE POLITIQUE RESPONSABLE ET SOUVERAINE
Face à ce constat, il est urgent de repenser la manière dont la classe politique congolaise aborde la gestion des crises et des divergences politiques. Plusieurs axes d’action sont indispensables :
1. Restaurer la primauté des institutions
Le dialogue politique doit être ancré dans le cadre républicain. Les solutions doivent être trouvées au sein du Parlement, du gouvernement et des autres institutions légitimes, et non dans des conférences organisées à l’extérieur.
2. Développer une élite politique responsable
Nos politiques doivent comprendre qu’un leadership véritable repose sur la capacité à fédérer et à résoudre les tensions en interne, sans avoir recours à des tuteurs étrangers.
3. Éduquer la population à la souveraineté nationale
La société civile et les citoyens doivent être sensibilisés à l’importance de défendre une souveraineté pleine et entière. La pression populaire doit aller dans le sens du respect des institutions, et non dans la quête d’un arbitrage extérieur.
CONCLUSION : POUR UNE RDC MAÎTRESSE DE SON DESTIN.
La RDC ne pourra jamais atteindre son plein potentiel tant que ses élites politiques continueront à considérer les solutions venues de l’étranger comme plus légitimes que celles construites à l’interne. Rejeter la main tendue du Chef de l’État pour un dialogue institutionnel, tout en recherchant des négociations sous l’égide d’acteurs étrangers, est une posture incohérente et dangereuse pour l’avenir de notre pays.
Il est temps de rompre avec cette dépendance structurelle et d’assumer pleinement notre responsabilité en tant que nation souveraine. Un pays qui ne règle pas ses crises par lui-même est un pays condamné à demeurer un éternel mineur sur l’échiquier international.
Jean Thierry Monsenepwo, Ambassadeur
