Dialogue national : « la prise de position de Martin Fayulu l’expose à de graves accusations dans l’opinion congolaise »[Éric Kamba]

Justice, mémoire des victimes et responsabilité politique : comment Martin Fayulu compte-t-il résoudre cette contradiction ?

Par Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales

Lorsque Martin Fayulu affirme que Joseph Kabila et Corneille Nangaa sont des « parties prenantes » qui devraient être associées au dialogue national, il ne formule pas une proposition politique anodine. Le 12 août 2026 à Bruxelles, il a effectivement défendu leur participation au processus de dialogue.

Cette prise de position l’expose désormais à des interrogations particulièrement graves dans une partie de l’opinion congolaise.

Car comment Martin Fayulu compte-t-il résoudre cette contradiction ?

D’un côté, les Congolais demandent depuis des années que les massacres, les déplacements de populations, les violences sexuelles, les destructions et les souffrances infligées aux populations de l’Est soient reconnus, documentés et sanctionnés.

De l’autre, Martin Fayulu propose de ramener autour d’une table politique Joseph Kabila et Corneille Nangaa alors même que d’importantes questions judiciaires, politiques et sécuritaires les concernant demeurent au cœur du débat national.

La question n’est donc plus simplement : faut-il un dialogue inclusif ?

La véritable question est : le dialogue peut-il servir à réhabiliter politiquement des personnalités dont les responsabilités doivent d’abord être clarifiées devant la justice ?

Être entendu par la justice n’est pas être réhabilité par la politique

Joseph Kabila et Corneille Nangaa ont évidemment le droit de se défendre.

S’ils contestent les accusations ou les décisions judiciaires qui les concernent, qu’ils utilisent les voies prévues par la loi.

Qu’ils présentent leurs arguments.

Qu’ils produisent leurs preuves.

Qu’ils exercent pleinement leurs droits de défense.

Mais qu’ils le fassent devant les institutions compétentes.

Martin Fayulu ne peut pas transformer une table de dialogue en cour d’appel politique.

Il n’est pas juge.

Une conférence politique n’est pas un tribunal.

Et la recherche de la paix ne doit jamais devenir un mécanisme permettant de neutraliser ou de contourner la justice.

Voilà toute la différence entre être entendu et être politiquement réhabilité.

Tout Congolais peut avoir le droit d’être entendu. Mais lorsqu’il existe des accusations aussi graves, être entendu doit d’abord signifier pouvoir répondre devant la justice.

Les interrogations autour de Joseph Kabila ne peuvent plus être balayées

Concernant Joseph Kabila, le débat ne peut plus être réduit aux seules accusations formulées par ses adversaires politiques.

Il existe aujourd’hui une accumulation de faits publics, de déclarations et d’interrogations qui appellent des réponses précises.

Joseph Kabila s’est installé à Goma alors que la ville se trouve sous le contrôle de l’AFC/M23. Interrogé sur cette présence, il a notamment invoqué son droit de parler à tous les Congolais et présenté sa démarche de recherche de cohésion et de paix comme une « mission ».

C’est son explication.

Mais cette explication ne suffit pas, à elle seule, à faire disparaître toutes les interrogations.

Car la question n’est pas de savoir si Joseph Kabila est Congolais.

Évidemment qu’il l’est.

La question n’est pas davantage de savoir s’il peut aimer Goma, y posséder une résidence ou souhaiter parler avec des compatriotes.

La question est beaucoup plus précise :

quelle est exactement la nature de ses rapports avec l’AFC/M23 et avec les responsables qui contrôlent militairement cette partie du territoire congolais ?

Lorsque Nangaa dit : « Il a toujours été notre chef »

Cette interrogation devient d’autant plus sérieuse que Corneille Nangaa lui-même a publiquement présenté Joseph Kabila comme une figure de référence de son mouvement.

À propos de l’ancien président, Nangaa a déclaré qu’« il a toujours été notre chef » et s’est dit disposé à lui céder la direction de l’AFC/M23. Cette déclaration a été largement rapportée dans la presse congolaise en juillet 2026.

Ce ne sont pas les paroles de Félix Tshisekedi.

Ce ne sont pas celles de l’UDPS.

Ce ne sont pas davantage les déclarations d’un adversaire politique de Joseph Kabila.

Ce sont des propos attribués publiquement au responsable politique de l’AFC/M23 lui-même.

Cela ne constitue évidemment pas, à lui seul, une preuve judiciaire de la responsabilité de Joseph Kabila.

Mais cela constitue un élément suffisamment sérieux pour appeler des explications et, le cas échéant, un examen par les institutions compétentes.

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Et c’est précisément à la justice d’établir les faits, d’apprécier les preuves et de déterminer les éventuelles responsabilités individuelles.

Kagame a lui aussi publiquement associé Kabila à l’AFC/M23

Paul Kagame a également évoqué publiquement une association entre Joseph Kabila et l’AFC/M23.

Il convient ici d’être particulièrement précis : cela ne signifie pas que Kagame aurait explicitement déclaré que Kabila était le « chef » ou le « patron » du M23.

Mais cette association publiquement évoquée ajoute une interrogation supplémentaire à celles déjà existantes.

Ces déclarations, prises séparément ou ensemble, ne remplacent jamais les preuves judiciaires.

Elles ne permettent pas davantage à un analyste, à un responsable politique ou à l’opinion publique de se substituer aux tribunaux.

Mais lorsque plusieurs éléments publics soulèvent des interrogations convergentes, la réaction responsable ne devrait pas être de précipiter une réhabilitation politique.

Elle devrait être de demander :

que la lumière soit faite.

L’ONU décrit l’AFC comme un mouvement politico-militaire

Il faut également rappeler que nous ne parlons pas d’un simple parti d’opposition.

Le Conseil de sécurité des Nations unies décrit officiellement l’Alliance Fleuve Congo comme un mouvement politico-militaire allié au M23/AFC, lui-même sous sanctions onusiennes.

L’ONU indique également que, sous la direction de Corneille Nangaa, l’AFC a coordonné des activités politiques et militaires avec le M23/AFC et a contribué à l’expansion du conflit, de l’insécurité et de la violence dans l’Est de la RDC.

Le Groupe d’experts des Nations unies a par ailleurs documenté la situation sécuritaire et les réseaux de soutien aux groupes armés dans l’Est de la RDC.

Dans ces conditions, Corneille Nangaa ne peut pas être considéré uniquement à travers son ancienne qualité de président de la CENI.

Sa fonction actuelle au sein de l’AFC/M23 constitue un élément essentiel du débat.

C’est une différence fondamentale.

Pourquoi les réhabiliter avant que la justice ait terminé son travail ?

C’est ici que la proposition de Martin Fayulu soulève une difficulté majeure.

Pourquoi faudrait-il commencer par la politique alors que les responsabilités judiciaires restent au centre du problème ?

Pourquoi faudrait-il donner à Joseph Kabila et Corneille Nangaa une place à la table destinée à penser l’avenir du pays avant que les questions qui les concernent ne soient clarifiées ?

Pourquoi la justice devrait-elle céder la priorité au compromis politique ?

Et surtout : quelle image cela donnerait-il aux victimes ?

La paix ne peut pas signifier que l’on efface les responsabilités.

Le dialogue ne peut pas devenir un moyen de contourner les institutions.

Et aucun responsable politique, Martin Fayulu ou un autre, ne devrait pouvoir se substituer à la justice congolaise pour déterminer les responsabilités individuelles.

Quelle garantie contre la répétition du cycle de rébellion ?

Une autre question mérite d’être posée.

Si la République réhabilitait politiquement des acteurs impliqués ou présumés impliqués dans une dynamique insurrectionnelle avant que leurs responsabilités aient été définitivement clarifiées, quelles garanties institutionnelles permettraient d’éviter la répétition du même cycle ?

Quelle garantie existe-t-il qu’une nouvelle crise politique ne produira pas demain une nouvelle rébellion ?

Et surtout, quel précédent créerions-nous ?

Si un responsable politique constate que prendre les armes, contrôler des territoires ou défier militairement l’État peut finalement conduire à être reconnu comme une « partie prenante » indispensable d’un dialogue national, quelle conclusion risque-t-il d’en tirer ?

Que les institutions constituent la meilleure voie ?

Ou que la violence peut finir par produire des dividendes politiques ?

Voilà le danger.

La RDC a déjà trop souffert de ce que l’on pourrait appeler la prime à la rébellion.

Il faut éviter de transmettre aux générations futures l’idée que la violence contre l’État peut constituer un raccourci vers une reconnaissance politique.

Et les victimes congolaises dans tout cela ?

Cette question devient encore plus grave lorsque l’on pense aux populations de l’Est.

Pendant que les Congolais se battent pour que les souffrances de leur peuple soient reconnues dans le monde ;

pendant que nous parlons du Genocost ;

pendant que nous demandons justice pour les massacres ;

pendant que nous rappelons les morts, les déplacés, les femmes victimes de violences sexuelles, les enfants recrutés par les groupes armés et les villages détruits ;

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pendant que nous demandons au monde de reconnaître que les vies congolaises comptent ;

comment expliquer à ces mêmes victimes que la priorité pourrait devenir de redonner une place politique à des personnalités dont les responsabilités éventuelles doivent encore être pleinement clarifiées ?

Voilà la contradiction que la proposition de Martin Fayulu soulève.

On ne peut pas demander au monde de prendre au sérieux la souffrance congolaise et donner simultanément l’impression que, chez nous, la politique pourrait passer avant la justice.

La prise de position de Fayulu l’expose à de graves critiques dans l’opinion

Martin Fayulu doit surtout mesurer comment sa proposition peut être interprétée par une population profondément marquée par plusieurs décennies de guerre.

À force d’insister pour que Kabila et Nangaa soient considérés comme des « parties prenantes », il risque de donner l’impression de privilégier leur réintégration dans le jeu politique alors que de nombreux Congolais souhaitent d’abord voir les questions relatives à leurs responsabilités examinées et clarifiées par la justice.

C’est là que sa prise de position devient politiquement risquée.

Car plusieurs questions peuvent légitimement émerger dans le débat public :

Pourquoi Martin Fayulu défend-il avec autant d’insistance leur présence autour de la table ?

Pourquoi ne demande-t-il pas que la justice aille d’abord au terme des procédures qui les concernent ?

Pourquoi une éventuelle réhabilitation politique devrait-elle précéder la clarification judiciaire des responsabilités ?

Comment concilier leur participation au dialogue avec l’exigence de justice exprimée par une partie des victimes et de l’opinion congolaise ?

À mesure que ces questions grandiront dans l’opinion, les critiques adressées à Martin Fayulu pourraient devenir beaucoup plus sévères.

Certains pourraient considérer sa position comme insuffisamment attentive aux impératifs de souveraineté et de responsabilité.

D’autres pourraient s’interroger sur les raisons politiques qui expliquent une telle insistance en faveur de la participation de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa.

D’autres encore pourraient lui reprocher de minimiser, par les conséquences politiques de sa proposition, la gravité de la tragédie vécue par les populations congolaises.

Et certains pourraient même aller jusqu’à employer contre lui le qualificatif extrêmement grave de « négationniste du génocide congolais ».

Fayulu peut-il être qualifié de « négationniste du génocide congolais » ?

À ce stade, je ne présente nullement cette qualification comme un fait établi et je ne l’attribue pas personnellement à Martin Fayulu.

Le négationnisme suppose normalement la négation, la falsification ou la minimisation délibérée de crimes ou d’atrocités établis. Une divergence sur les modalités d’un dialogue politique ne suffit pas, à elle seule, à établir une telle qualification.

Mais Martin Fayulu doit comprendre une chose :

sa prise de position peut l’exposer à ce type d’accusation dans une partie de l’opinion congolaise.

C’est précisément pour cette raison qu’une clarification de sa position serait utile.

Comment concilie-t-il sa volonté d’inclure Joseph Kabila et Corneille Nangaa avec l’exigence de justice exprimée par les victimes ?

Comment envisage-t-il une éventuelle participation politique de personnes dont les responsabilités font encore l’objet de controverses ou de procédures, sans donner l’impression que la politique prend le pas sur la justice ?

Comment compte-t-il rassurer les Congolais qui interprètent sa proposition comme une possible banalisation des conséquences politiques de la rébellion ?

Voilà les véritables questions.

Une position politique dont les conséquences doivent être mesurées

Martin Fayulu devrait donc mesurer attentivement les conséquences politiques de cette position.

Non parce qu’il faudrait soutenir Félix Tshisekedi.

Cette question n’est pas une question Tshisekedi-Fayulu.

Non parce que l’opposition ne devrait pas critiquer le pouvoir.

Elle doit le faire.

Non parce que le gouvernement congolais serait exempt de fautes.

Il ne l’est pas.

Mais certaines questions se situent au-dessus des rivalités partisanes.

La souveraineté nationale en fait partie.

L’intégrité territoriale en fait partie.

La justice en fait partie.

La mémoire des victimes en fait partie.

Et lorsqu’un homme aspire à exercer les plus hautes fonctions de l’État, sa conception de ces principes est légitimement examinée par les citoyens.

Une question institutionnelle fondamentale se pose alors :

comment concilier l’ambition de diriger demain les institutions de la République avec une proposition qui peut être interprétée comme donnant au compromis politique la priorité sur le processus judiciaire ?

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C’est une contradiction politique que Martin Fayulu devrait expliquer.

La justice d’abord, la politique ensuite

La position républicaine peut être simple.

Joseph Kabila et Corneille Nangaa ont le droit d’être entendus.

Ils ont le droit de se défendre.

Ils ont le droit de produire leurs preuves.

Ils ont le droit de contester les accusations ou les décisions judiciaires qui les concernent dans les conditions prévues par la loi.

Qu’ils exercent pleinement ces droits.

Et si, au terme des procédures régulières et des voies de recours applicables, la justice conclut qu’ils ne sont pas responsables des faits qui leur sont imputés, cette conclusion devra naturellement être respectée.

En revanche, si leur culpabilité est définitivement établie conformément à la loi, ils devront répondre de leurs actes dans les conditions prévues par celle-ci.

C’est ainsi que fonctionne un État de droit.

Le Congo n’a pas besoin de Kabila et Nangaa pour exister

Il faut enfin mettre fin à l’idée selon laquelle la paix congolaise serait impossible sans ces deux hommes.

La République démocratique du Congo compte plus de cent millions de citoyens.

Elle possède des responsables politiques, des universitaires, des chercheurs, des organisations de la société civile, des Églises, des femmes, des jeunes, des entrepreneurs, des intellectuels, des chefs coutumiers, des membres de la diaspora et des millions de citoyens capables de penser l’avenir de leur pays.

Pourquoi Joseph Kabila et Corneille Nangaa seraient-ils indispensables ?

Ils ne le sont pas.

Personne n’est indispensable à la République.

Ni Félix Tshisekedi.

Ni Martin Fayulu.

Ni Joseph Kabila.

Ni Corneille Nangaa.

La République est plus grande que chacun d’eux.

Quelle République voulons-nous laisser à nos enfants ?

C’est finalement cette question qui doit guider le débat.

Que voulons-nous enseigner aux générations futures ?

Que pour exercer le pouvoir, il faut convaincre les Congolais, participer au débat démocratique, respecter les institutions et rechercher les suffrages du peuple ?

Ou qu’une confrontation armée avec l’État peut finalement conduire à obtenir une reconnaissance politique particulière autour d’une table de négociation ?

Si nous laissons s’installer cette seconde perception, nous risquons d’entretenir le cycle que nous prétendons combattre.

La paix durable ne consiste donc pas seulement à faire taire les armes aujourd’hui.

Elle consiste à construire une République dans laquelle personne n’aura intérêt à les reprendre demain.

C’est pourquoi la justice n’est pas l’ennemie de la paix.

Elle en est une condition.

Et c’est pourquoi la prise de position de Martin Fayulu mérite aujourd’hui une clarification :

comment compte-t-il résoudre cette contradiction entre l’exigence de justice exprimée par les victimes et la réhabilitation politique que pourrait entraîner la participation de Joseph Kabila et Corneille Nangaa au dialogue ?

Car être entendu est un droit.

Être jugé équitablement est un droit.

Se défendre est un droit.

Être innocenté lorsque les preuves le commandent est un droit.

Mais une table politique ne devrait jamais se substituer aux institutions judiciaires chargées d’établir les responsabilités.

Le Congo ne peut pas demander au monde de reconnaître ses victimes tout en donnant l’impression que, chez lui, les responsabilités relatives à leur tragédie pourraient être relativisées au nom d’un arrangement politique.

La paix ne doit pas effacer la justice.

Le dialogue ne doit pas devenir une cour d’appel politique.

La République ne doit pas créer une prime à la rébellion.

Et Martin Fayulu doit mesurer que, sur une question aussi douloureuse, une prise de position politique mal comprise peut provoquer une rupture profonde de confiance avec une partie de l’opinion congolaise.

Cette réflexion porte sur les conséquences politiques de la proposition de dialogue et ne préjuge d’aucune responsabilité pénale individuelle. L’établissement des faits, l’appréciation des preuves et la détermination de la culpabilité ou de l’innocence relèvent exclusivement des juridictions compétentes.

Éric Kamba
Géostratège et analyste des relations internationales

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