« la plus grosse erreur de Paul Kagame et de Joseph Kabila aura été d’avoir minimiser Félix Tshisekedi »[86ᵉ Tribune de l’Ambassadeur, PCA Jean Thierry Monsenepwo]
En politique, les erreurs stratégiques ne pardonnent jamais. Certaines se paient immédiatement. D’autres mettent du temps à produire leurs effets… mais lorsqu’elles éclatent, elles redessinent l’histoire.
La plus grande erreur de Paul Kagame et de Joseph Kabila aura été d’avoir sous-estimé un homme : Félix Tshisekedi.
- 2019 : des rôles soigneusement répartis.
Dès l’alternance historique de janvier 2019, les équilibres étaient fragiles.
L’alliance FCC–CACH n’était pas une fusion idéologique. C’était un mariage de circonstance.
Le FCC, fort de sa majorité parlementaire, détenait l’Assemblée nationale, le Sénat, la majorité des gouverneurs, et une influence déterminante dans l’appareil sécuritaire et administratif. La stratégie interne était limpide : neutraliser progressivement l’action du nouveau Président, ralentir ses réformes, encadrer ses nominations, limiter sa marge budgétaire et politique.
Les crises successives entre le FCC et le CACH en furent l’illustration :
• Blocage autour de la désignation du Premier ministre en 2019 ;
• Bras de fer permanent sur les ordonnances présidentielles ;
• Controverses sur la réforme de la justice ;
• Crise ouverte autour de la désignation des membres de la CENI ;
• Tentatives répétées d’affaiblissement institutionnel du Chef de l’État.
Chaque dossier devenait un champ de bataille institutionnel.
- Le front extérieur : la méthode indirecte.
Pendant que Kinshasa gérait ses tensions internes, un autre front s’activait.
La méthode de Kigali est connue : agir sans apparaître directement.
Soutien indirect à des groupes armés, instrumentalisation de milices locales, pression militaire graduelle pour forcer des négociations politiques. Un schémas connu et dessiné depuis 1996.
Les résurgences du M23 dans l’Est, les offensives coordonnées, les tentatives d’occupation stratégique de territoires du Nord-Kivu s’inscrivaient dans cette logique :
créer une instabilité permanente afin d’affaiblir le pouvoir central et imposer une solution politique sous pression régionale.
L’objectif était double :
1. Fragiliser la légitimité du Président nouvellement élu;
2. Créer un climat d’insécurité pouvant compromettre ou retarder les élections de 2023, afin d’alimenter un narratif d’illégitimité.
- Ce que le plan n’avait pas prévu.
Ce plan reposait sur une hypothèse :
Félix Tshisekedi serait politiquement inexpérimenté, isolé et incapable de manœuvrer dans un environnement hostile.
C’était mal connaître son parcours.
Des années passées au sein de l’UDPS, au côté du sphinx, dans l’opposition, dans la diplomatie parallèle, dans les négociations complexes, l’avaient aguerri. Il connaissait les rapports de force. Il connaissait la patience stratégique. Il connaissait surtout l’importance des alliances.
- La contre-offensive institutionnelle.
Face au blocage interne, le Président a opéré un retournement historique :
la rupture avec le FCC et la création de l’Union sacrée de la Nation.
En décembre 2020, la majorité parlementaire bascule.
Les alliances se recomposent.
Le centre de gravité politique change.
Ce fut le premier échec majeur du dispositif de neutralisation interne.
- La diplomatie comme arme stratégique.
Sur le plan international, la posture change également.
Le discours du Chef de l’État à l’Assemblée générale des Nations Unies, les démarches auprès de l’Union africaine, de la SADC, des partenaires occidentaux, les accords avec les USA, ont progressivement repositionné la RDC comme victime d’agression et non comme simple théâtre de conflits internes.
Le narratif s’inverse.
La pression diplomatique augmente sur Kigali.
Les rapports internationaux documentent les soutiens extérieurs aux groupes armés.
- L’arrestation des relais internes.
Toute stratégie extérieure repose sur des relais locaux.
Lorsque des généraux ou hauts responsables militaires sont arrêtés pour trahison ou collusion, ce n’est jamais anodin.
Ces arrestations marquent un tournant :
elles signifient que le pouvoir central a identifié les maillons faibles et qu’il est prêt à frapper, y compris au sein de l’appareil sécuritaire.
Un à un, les pièges ont été déjoués.
Un à un, les leviers d’influence ont été neutralisés.
- 2023 : le rendez-vous décisif.
Malgré les tensions, malgré la guerre à l’Est, malgré les tentatives de déstabilisation politique, les élections générales de 2023 ont eu lieu. Félix Tshisekedi est élu à une majorité tellement large que les plus sceptiques comme la cenco et l’Ecc n’auront qu’à reconnaître la victoire écrasante du candidat numéro 20.
L’objectif supposé d’empêcher le scrutin ou d’en contester radicalement la légitimité n’a pas été atteint.
L’État a tenu.
- Le retournement de l’image et du destin politique.
Aujourd’hui, le contraste est saisissant.
Paul Kagame, longtemps présenté comme un modèle de stabilité et de modernité en Afrique, voit son image profondément écornée sur la scène internationale.
De figure de leadership continental, il est désormais associé, dans de nombreux rapports et prises de position, aux accusations de pillage des ressources minières congolaises et de soutien à des groupes responsables d’exactions graves contre des populations civiles sans défense.
Ses généraux font l’objet de sanctions américaines.
Son pays subit des pressions diplomatiques croissantes.
L’aide américaine, précieuse pour l’équilibre budgétaire et sécuritaire, n’est plus un acquis intangible. Une première pour le Rwanda depuis maintenant 30 ans. De son vivant Kagame n’aurait jamais cru voir ceci lui arriver. Lui qui était le chouchou de toute la communauté internationale, aujourd’hui les diplomates évitent même de prendre une photo avec lui.
Quant à Joseph Kabila, lui qui fut présenté comme l’artisan de la première alternance pacifique, il apparaît aujourd’hui politiquement isolé.
Le FCC s’est fragmenté. Sans base, sans siège, totalement désarticulé.
Son influence institutionnelle s’est évaporée. En seulement 5 ans.
Et le nom de Kabila est régulièrement évoqué, par certains rapports, comme soutien tacite d’un mouvement armé en perte de souffle, (AFC-M23) sans véritable perspective politique durable.
L’histoire est parfois ironique :
ceux qui pensaient contrôler la transition ont vu la transition les dépasser.
L’histoire politique congolaise retiendra peut-être ceci :
les plans les plus sophistiqués échouent lorsqu’ils négligent la variable humaine.
Et en 2019, la variable humaine s’appelait Félix Tshisekedi.
Ambassadeur, PCA Jean Thierry Monsenepwo.
